Ce rapport propose une analyse approfondie du marché du travail féminin dans les départements de l'Ardèche (07) et de la Drôme (26), situés au sud de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Bien que voisins et géographiquement liés par la vallée du Rhône, ces deux territoires présentent des structures économiques distinctes : la Drôme bénéficie d'une dynamique industrielle et urbaine le long de l'axe rhodanien, tandis que l'Ardèche conserve un profil plus rural, marqué par l'économie résidentielle et touristique.
L'étude examine les taux d'emploi, le chômage et les inégalités salariales (écart de rémunération entre les sexes) pour la période récente (2021-2023). Ces indicateurs locaux sont ensuite confrontés aux moyennes nationales françaises et aux standards de l'Union Européenne (UE-27) pour situer la performance de ces territoires.
Pour comprendre les dynamiques de l'emploi féminin, il est essentiel de cerner le tissu économique local qui détermine la nature des emplois disponibles.
L'économie ardéchoise repose majoritairement sur l'économie présentielle (tourisme, services à la personne, administration). En 2023, le secteur "Commerce, transports et services divers" représentait 59,2 % des établissements, contre seulement 8,5 % pour l'industrie.1 Cette prédominance des services est à double tranchant pour les femmes : si elle offre de nombreuses opportunités d'emploi (santé, social, tourisme), ces postes sont souvent précaires, saisonniers ou à temps partiel. L'absence de réseau ferroviaire de voyageurs structurant (hors vallée du Rhône) limite également la mobilité pendulaire, restreignant le bassin d'emploi accessible aux femmes vivant en zone rurale.
La Drôme présente un profil plus diversifié. L'agriculture y reste forte (1er rang régional), mais le département se distingue par une base industrielle solide (agroalimentaire, énergie nucléaire, logistique) qui pèse pour près de 18 % de l'emploi total, un taux supérieur à la moyenne nationale.2 Les secteurs qui recrutent le plus incluent les activités scientifiques et techniques ainsi que la santé.3 Cette structure offre des postes potentiellement plus qualifiés et mieux rémunérés, mais dans des filières industrielles traditionnellement masculines, posant le défi de la mixité professionnelle.
L'analyse des taux d'emploi révèle un décrochage significatif de l'Ardèche par rapport à son voisin et aux moyennes supra-locales.
Le tableau ci-dessous compare les indicateurs clés pour les femmes âgées de 15 à 64 ans :
Indicateur
Drôme (26)
Ardèche (07)
Analyse de l'Écart
Taux d'activité
74,2 % 4
58,7 % 5
L'écart de plus de 15 points montre un fort taux d'inactivité en Ardèche (retrait du marché, découragement).
Taux d'emploi
64,6 % 4
54,2 % 5
Plus de la moitié des Ardéchoises seulement sont en emploi, contre près de deux tiers des Drômoises.
Chômage (Femmes)
~9,0 % (Global)
7,8 % 6
Le chômage semble plus faible en Ardèche, mais c'est un trompe-l'œil dû à la faible activité (moins de femmes cherchent activement).
La Drôme affiche une performance nettement supérieure, portée par les pôles urbains de Valence et Montélimar. En revanche, l'Ardèche souffre d'un déficit structurel d'inclusion professionnelle des femmes.
En élargissant la focale, on constate que même la Drôme reste en deçà des objectifs nationaux et européens.
Moyenne Française : Le taux d'emploi des femmes (15-64 ans) en France atteint 71,7 % en 2023, soutenu par une forte activité dans les métropoles.7
Moyenne Européenne (UE-27) : La moyenne de l'UE s'établit à 70,2 %.7
Bilan Comparatif :
Drôme vs France : -7,1 points.
Ardèche vs France : -17,5 points.
L'Ardèche se situe à un niveau comparable à certaines régions du sud de l'Italie ou de la Grèce, loin des standards de l'Europe du Nord ou des métropoles françaises. La Drôme, bien que plus performante, ne parvient pas à égaler la moyenne nationale, tirée vers le haut par l'Île-de-France.
L'analyse des salaires en équivalent temps plein (EQTP) met en lumière des écarts de rémunération entre les femmes et les hommes.
En 2023, en Ardèche, l'écart de salaire net moyen en EQTP entre les femmes et les hommes est de -13,9 % (2 111 € pour les femmes contre 2 453 € pour les hommes).8
Chez les cadres : L'écart grimpe à -17,6 %.
Chez les employés : L'écart est réduit à -2,9 %.
Cette "faible" inégalité relative chez les employés s'explique par l'effet plancher du SMIC : les salaires étant globalement bas dans le département pour les deux sexes, l'écart se compresse mécaniquement.
France (Secteur Privé 2023) : L'écart de salaire moyen en EQTP est de -14,2 %.9
Union Européenne (2023) : L'écart de rémunération horaire brut (Gender Pay Gap) est estimé à environ 12,7 %.
Observation : Avec un écart de 13,9 %, l'Ardèche fait "mieux" que la moyenne nationale (14,2 %), mais cela reflète davantage une structure économique moins rémunératrice pour les hommes (absence de très hauts salaires de la finance ou de la tech) qu'une politique d'égalité volontariste. L'écart reste néanmoins supérieur à la moyenne européenne de 12,7 %.
Les disparités observées en Drôme et en Ardèche ne sont pas le fruit du hasard mais de déterminants structurels.
Le temps partiel est massivement féminin. En Ardèche, plus de 41 % des emplois salariés sont occupés par des femmes, et une part significative de ces postes est à temps partiel.10 Ce temps partiel, souvent subi dans les secteurs du commerce et du nettoyage, réduit considérablement le revenu disponible annuel, bien au-delà de ce que montre l'écart de salaire horaire.
Il existe une forte concentration des femmes dans des métiers "du soin" et des services (santé, action sociale, enseignement), historiquement moins rémunérés.3 À l'inverse, l'industrie drômoise ou le BTP ardéchois, secteurs plus rémunérateurs, restent des bastions masculins. Par exemple, dans la Drôme, les recrutements sont forts dans la "Santé humaine et l'action sociale", consolidant cette ségrégation.3
Dans la Drôme, un écart notable d'emploi existe chez les populations peu diplômées : 62,9 % des hommes peu qualifiés sont en emploi contre seulement 37,6 % des femmes peu qualifiées.11 Cela indique que le marché du travail local (logistique, industrie) absorbe la main-d'œuvre masculine peu qualifiée, mais laisse de côté les femmes sans diplôme.
L'analyse comparée révèle une double fracture :
Fracture Territoriale : L'Ardèche décroche nettement en termes d'accès à l'emploi (54,2 %) par rapport à la Drôme (64,6 %) et surtout par rapport à la France (71,7 %). L'enclavement et la structure économique pèsent lourdement sur l'activité féminine.
Fracture Qualitative : Si l'écart salarial en Ardèche (13,9 %) semble proche de la moyenne nationale, il masque une réalité de bas salaires généralisés. La Drôme, plus dynamique, reproduit les schémas d'inégalités classiques des zones industrielles.
Pour converger vers les standards européens, ces territoires doivent non seulement créer de l'emploi, mais aussi travailler sur la désenclavement (Ardèche), la mixité des métiers industriels (Drôme) et la réduction du temps partiel subi.