L'accès aux soins de santé constitue, en cette troisième décennie du XXIe siècle, l'un des défis sociétaux majeurs auxquels la France doit faire face. Jadis réputé comme l'un des meilleurs au monde selon l'Organisation Mondiale de la Santé, le système de santé français traverse une crise structurelle profonde, caractérisée par une inadéquation croissante entre l'offre de soins — contrainte par une démographie médicale en berne — et une demande qui ne cesse de croître sous l'effet du vieillissement de la population et de la prévalence des maladies chroniques. Cette tension systémique se cristallise autour de la difficulté, pour le patient, d'obtenir un rendez-vous médical dans des délais raisonnables, voire de trouver un médecin traitant.
Ce rapport a pour objectif de dresser un état des lieux exhaustif et nuancé de cette problématique. Il s'attache d'abord à analyser la situation à l'échelle nationale, en décortiquant les statistiques de délais d'attente et les mécanismes de la pénurie. Dans un second temps, il opère une focalisation précise sur deux départements de la région Auvergne-Rhône-Alpes : la Drôme (26) et l'Ardèche (07). Ces territoires, souvent associés géographiquement et économiquement, présentent des profils sanitaires contrastés qui illustrent parfaitement la fracture médicale française. Enfin, l'étude met en perspective ces données locales par rapport aux moyennes nationales et européennes, avant d'explorer les initiatives positives et les modèles innovants qui émergent sur ces terres pour pallier la désertification médicale.
I. État des Lieux National : La Crise de l'Accessibilité aux Soins
La difficulté d'obtenir un rendez-vous médical en France n'est pas un phénomène conjoncturel, mais le résultat d'une politique de planification sanitaire menée sur plusieurs décennies, notamment via le numerus clausus, dont les effets restrictifs continuent de se faire sentir malgré sa suppression récente. En 2024, la France compte environ 199 089 médecins en activité régulière. Si ce chiffre peut paraître stable, voire en légère augmentation (+1,4 % entre 2023 et 2024), il masque une réalité beaucoup plus complexe liée à la transformation de l'exercice médical.
Le temps médical disponible par habitant diminue. Cela s'explique par plusieurs facteurs sociologiques : le vieillissement des praticiens, dont une part significative approche de la retraite sans successeur identifié, et l'aspiration légitime des nouvelles générations de médecins à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, réduisant ainsi l'amplitude horaire moyenne par rapport à leurs aînés. Parallèlement, la demande de soins explose. La DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) souligne que les besoins en santé augmentent mécaniquement avec le vieillissement de la population, creusant ainsi les inégalités territoriales.
On estime aujourd'hui que près de 87 % du territoire français, métropole et outre-mer confondus, est classé en zone de "désert médical" ou en zone sous-dense. Cette classification administrative traduit une réalité brutale : plus de 6 millions de Français n'ont pas de médecin traitant déclaré, une situation qui complique leur parcours de soins, réduit leurs chances de dépistage précoce et entraîne une perte de chances face à la maladie. Les syndicats médicaux, tels que MG France, alertent sur le fait que la notion de zone sous-dotée pourrait concerner jusqu'à 40 millions de personnes si l'on considère l'offre de soins réelle disponible par rapport aux besoins.
L'indicateur le plus tangible de cette tension pour le citoyen est le délai d'obtention d'un rendez-vous. Les données agrégées révèlent des disparités flagrantes selon les spécialités, créant un système de santé à plusieurs vitesses.
1.2.1. Médecine Générale
Pour la médecine générale, porte d'entrée du système de soins, la situation est paradoxale. La moitié des rendez-vous sont obtenus en 2 jours , ce qui semble performant. Cependant, cette médiane cache la réalité des patients sans médecin traitant ou vivant en zone rurale, pour qui les délais peuvent s'étendre à plusieurs semaines, ou qui se voient opposer un refus pur et simple de prise en charge pour "patientèle complète". Le renoncement aux soins ou la recherche d'un autre professionnel concerne 56 % des demandes n'ayant pas abouti immédiatement.
1.2.2. Ophtalmologie : Une Amélioration Notable mais Fragile
L'ophtalmologie a longtemps été le symbole des délais inacceptables. Toutefois, des réformes organisationnelles ont permis une amélioration. Le délai moyen est passé de 61 jours à environ 41 à 52 jours ces dernières années. Cette réduction s'explique par :
Le développement du travail aidé (collaboration accrue avec les orthoptistes qui réalisent les pré-examens).
L'essor de la prise de rendez-vous en ligne, qui optimise le remplissage des agendas et permet de réattribuer rapidement les créneaux annulés. Cependant, ces délais restent une moyenne nationale qui ne reflète pas les difficultés d'accès dans les zones isolées où les cabinets ferment sans repreneurs.
1.2.3. Dermatologie et Autres Spécialités en Tension
À l'inverse, la dermatologie représente aujourd'hui le point noir de l'accès aux soins spécialisés, avec un délai moyen atteignant 95 jours. Cette pénurie est d'autant plus préoccupante que les besoins en dépistage des cancers cutanés augmentent. La cardiologie et la gynécologie subissent des tensions similaires, avec des délais médians avoisinant les 50 jours, obligeant souvent les patients à parcourir des dizaines de kilomètres pour une consultation.
Un phénomène aggravant la pénurie de l'offre est celui des rendez-vous non honorés, familièrement appelés "lapins". Les données de Doctolib pour 2024 indiquent que 4,7 % des rendez-vous ne sont pas honorés par les patients sans annulation préalable. Bien que ce chiffre soit en baisse par rapport à 2023 (6,2 %), grâce aux campagnes de sensibilisation et aux rappels SMS, il représente encore des millions d'heures de consultation perdues chaque année à l'échelle nationale. Pour un médecin généraliste effectuant 20 consultations par jour, cela représente quasi un créneau perdu quotidiennement, ce qui est considérable dans un contexte de saturation.
L'analyse de la Drôme et de l'Ardèche est particulièrement instructive car elle met en lumière la diversité des problématiques au sein même de la région Auvergne-Rhône-Alpes (AuRA). Si ces deux départements partagent une frontière naturelle — le Rhône — et collaborent étroitement au sein de structures communes (intercommunalités, groupements hospitaliers), ils présentent des profils démographiques et médicaux distincts.
L'Ardèche (07) est confrontée à une crise démographique médicale sévère. C'est un territoire caractérisé par une absence de grandes métropoles (Privas est la plus petite préfecture de France) et un relief accidenté qui enclaverait certaines vallées.
2.1.1. Indicateurs de Densité et Vieillissement
Les chiffres sont alarmants : la densité de médecins généralistes y est d'environ 7,5 pour 10 000 habitants, nettement inférieure à la moyenne nationale (autour de 8,4). Plus inquiétant encore est la pyramide des âges des praticiens. En Ardèche, 47,9 % des médecins ont plus de 55 ans et 34,1 % ont plus de 60 ans. Cette donnée préfigure un "choc de départs" massif dans les cinq prochaines années. Si les départs à la retraite ne sont pas compensés par des installations équivalentes — ce qui est la tendance actuelle — le département risque de voir des pans entiers de son territoire se vider de toute présence médicale permanente.
2.1.2. Disparités Internes
La pénurie n'est pas uniforme. La vallée du Rhône est relativement mieux desservie grâce à sa connectivité, tandis que la Montagne Ardéchoise, le bassin de vie d'Aubenas et les Cévennes ardéchoises souffrent d'un isolement marqué. Les témoignages recueillis lors d'inaugurations de centres de santé font état de patients n'ayant pas vu de médecin depuis trois ans, laissant évoluer des pathologies chroniques sans suivi adéquat.
La Drôme (26), plus peuplée et plus urbaine, affiche des statistiques globales plus rassurantes, mais qui masquent de profondes inégalités.
2.2.1. Une Offre Concentrée
Avec environ 1 562 médecins recensés en 2025 , la Drôme dispose d'un effectif médical bien supérieur à celui de l'Ardèche (environ 772 médecins). La densité médicale globale oscille autour de la moyenne régionale, voire la dépasse légèrement selon les modes de calcul (environ 318 médecins pour 100 000 habitants contre 333 en moyenne nationale). Cependant, cette offre est hyper-concentrée le long de l'axe rhodanien (A7) et autour des pôles urbains de Valence, Romans-sur-Isère et Montélimar.
2.2.2. Les Zones Blanches Drômoises
Dès que l'on s'éloigne de cet axe, la situation se dégrade rapidement. La "Drôme des Collines" au nord, le Diois à l'est et les Baronnies Provençales au sud présentent des caractéristiques de déserts médicaux similaires à celles de l'Ardèche profonde. L'accès aux spécialistes y est particulièrement critique. Pour la pédiatrie, par exemple, la densité régionale est de 20,5 pour 100 000 enfants, mais la répartition est très inégale, favorisant le Rhône (Lyon) au détriment des zones périphériques de la Drôme. Les familles doivent souvent parcourir de longues distances vers Valence ou Lyon pour des consultations spécialisées.
III. Analyse Comparative : Drôme-Ardèche, France et Europe
Pour mesurer l'ampleur du défi, il convient de situer ces territoires dans une perspective comparative élargie.
Indicateur
Ardèche (07)
Drôme (26)
Moyenne France
Moyenne UE-27
Densité Médicale Globale (pour 100 000 hab.)
~260 - 280
~318
~333
~392
Densité Généralistes (pour 10 000 hab.)
7,5
7,7
8,4
N/A (Variable)
Part des Médecins > 55 ans
47,9 %
~45 %
44 %
Variable
Accessibilité Spécialistes
Très Faible
Moyenne (concentrée)
Moyenne
Élevée (Allemagne)
Il apparaît clairement que l'Ardèche et, dans une moindre mesure, la Drôme rurale, décrochent par rapport à la moyenne nationale. Le déficit en médecins généralistes (près d'un point de moins pour 10 000 habitants en Ardèche) se traduit concrètement par des files actives saturées. Alors qu'en moyenne nationale, la difficulté d'accès est ressentie par 38 % des Français , ce taux est vraisemblablement supérieur dans ces départements où le choix du praticien n'existe plus.
À l'échelle européenne, la France fait figure de mauvais élève en termes de densité médicale brute. Avec une densité oscillant autour de 333 médecins pour 100 000 habitants, elle se situe bien en deçà de la moyenne de l'Union Européenne (392).
L'Allemagne, par exemple, dépasse les 450 médecins pour 100 000 habitants, offrant un maillage territorial beaucoup plus dense, notamment en spécialistes de ville.
L'Italie et l'Espagne présentent également des densités supérieures, bien que leurs systèmes de santé soient confrontés à d'autres défis organisationnels. Ce différentiel s'explique par des politiques de formation divergentes. La France paie aujourd'hui le prix du numerus clausus drastique des années 1990-2010, tandis que d'autres pays ont maintenu des quotas de formation plus élevés. En conséquence, la France dépend de plus en plus des médecins à diplômes étrangers (13 % des effectifs), une proportion comparable à la moyenne européenne mais inférieure à celle de l'Irlande (41 %) ou du Royaume-Uni. En Ardèche, l'apport de ces praticiens étrangers est vital pour le fonctionnement des centres hospitaliers locaux.
Face à ce constat sombre, la Drôme et l'Ardèche ne restent pas passives. Au contraire, ces départements se distinguent par une forte capacité d'innovation et une mobilisation politique transpartisane pour réinventer l'accès aux soins. Si le nombre de médecins ne peut augmenter du jour au lendemain, l'organisation des soins, elle, évolue rapidement.
C'est sans doute l'évolution la plus marquante de ces dernières années. Face à la carence de l'initiative privée (installation libérale), les collectivités locales sont devenues employeurs.
En Ardèche : Le département, en partenariat avec la région Auvergne-Rhône-Alpes, a mis en place des centres de santé employant des médecins salariés. C'est le cas à La Chapelle-sous-Aubenas ou à Saint-Jean-de-Muzols, où des structures neuves accueillent des praticiens attirés par le statut salarié qui les libère des contraintes administratives. Le département conditionne également ses aides à l'investissement immobilier pour les structures privées à leur implantation en zone déficitaire (ZIP) et au regroupement des professionnels.
Dans la Drôme : Le Centre de Santé Départemental de Bourg-lès-Valence illustre cette volonté publique de combler les manques. Le Conseil Départemental a également voté une aide à la primo-installation dès 2022, permettant l'ouverture de cabinets en zone rurale, comme à Rochefort-Samson. Ces dispositifs visent à sécuriser les débuts de carrière des jeunes médecins.
L'exercice isolé du médecin de campagne est un modèle en voie de disparition. La réponse réside dans le regroupement.
Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) : Elles se multiplient sur les deux territoires (ex: MSP du Pont d'Arc à Vallon-Pont-d'Arc, MSP de Villeneuve-de-Berg). Elles permettent de regrouper médecins, infirmiers, orthophonistes et autres paramédicaux sous un même toit, favorisant la coordination et la continuité des soins.
Les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé) : Ces structures coordonnent les professionnels libéraux à l'échelle d'un bassin de vie. La CPTS Porte de DrômArdèche, par exemple, couvre 47 000 habitants et fédère 180 libéraux. Sa mission est d'organiser l'accès aux soins non programmés (urgences relatives du jour même) et de faciliter la recherche de médecin traitant pour les patients orphelins. C'est une réponse organisationnelle concrète pour désengorger les urgences hospitalières.
Loin de la téléconsultation commerciale via smartphone, ces territoires ont misé sur la télémédecine accompagnée.
Bornes et Cabines : Le département de la Drôme a déployé des bornes de téléconsultation équipées de dispositifs médicaux connectés (tensiomètre, otoscope, stéthoscope) dans des pharmacies et des MSP. La présence du pharmacien ou de l'infirmier aux côtés du patient garantit une qualité d'examen clinique à distance que ne permet pas une simple vidéo.
Impact Réel : En Ardèche du Sud, ces dispositifs sont utilisés pour des suivis spécialisés (diabète, gériatrie) ou des consultations de médecine générale, évitant aux patients fragiles des déplacements longs et pénibles sur les routes sinueuses du département. À Vallon-Pont-d'Arc, par exemple, la téléconsultation en MSP a servi 560 usagers en un an.
Le déploiement du SAS en Drôme-Ardèche en 2024 marque une avancée dans la régulation des urgences. En composant le 15, le patient dont l'état ne requiert pas les urgences vitales peut être orienté vers un créneau de consultation libérale disponible dans les 48 heures. Ce système repose sur la solidarité des médecins libéraux qui réservent des plages horaires pour ces soins non programmés, créant une passerelle efficace entre la ville et l'hôpital.
L'analyse de l'accès aux soins en France, et spécifiquement dans le binôme Drôme-Ardèche, révèle une situation de transition critique. Les indicateurs quantitatifs sont préoccupants : la densité médicale est faible, la démographie des praticiens vieillissante et les délais d'attente souvent dissuasifs. L'Ardèche, en particulier, fait face à un défi existentiel de maintien de son offre de soins dans ses zones rurales.
Cependant, réduire ces territoires à de simples "déserts médicaux" serait ignorer la formidable dynamique d'adaptation qui s'y opère. Drôme et Ardèche agissent comme des laboratoires de la médecine de demain. Face à l'impossibilité de "fabriquer" des médecins instantanément, ces départements réorganisent l'existant. Le passage d'une médecine libérale isolée à une médecine coordonnée, salariée et technologiquement assistée constitue une réponse pragmatique et prometteuse.
Pour le patient résidant en Drôme ou en Ardèche en 2025, l'accès aux soins nécessite une proactivité nouvelle : s'inscrire dans les parcours coordonnés (CPTS), accepter les nouveaux modes de consultation (télémédecine en pharmacie) et s'appuyer sur les structures pluriprofessionnelles. Si la quantité de médecins reste le point faible, la qualité de l'organisation territoriale tend, elle, à se renforcer, offrant une lueur d'espoir pour l'avenir sanitaire de ces territoires ruraux.
Note sur les sources : Ce rapport s'appuie sur les données croisées de la DREES , de l'Ordre des Médecins , de l'INSEE , des ARS et des collectivités locales , ainsi que sur des enquêtes d'opinion et des données de terrain issues des structures de soins locales.
ATLAS DE LA DÉMOGRAPHIE MÉDICALE EN FRANCE - Conseil national de l'Ordre des médecins
Manque de médecins en France : généralistes et spécialistes - SafeTeam Academy
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drees.solidarites-sante.gouv.fr
Ophtalmologie : les délais d'obtention de rendez-vous sont en baisse – Institut CSA
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Étude sur l'accès aux médecins spécialistes en Auvergne-Rhône-Alpes : volet quantitatif
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