Résumé Cet article propose une étude approfondie des événements survenus dans la province du Gévaudan entre 1764 et 1767. Au-delà du mythe cryptozoologique, il s’agit d’analyser cette crise comme un révélateur des tensions politiques, religieuses et médiatiques de la France de Louis XV. En s'appuyant sur les correspondances administratives, les rapports d'autopsie (Rapport Marin) et l'historiographie contemporaine (Moriceau, Smith), nous examinerons la nature biologique probable du ou des prédateurs, l'échec des stratégies militaires conventionnelles et l'impact de la presse naissante dans la construction du « Monstre ».
1. Introduction : Le Gévaudan, Théâtre d’une Psychose Nationale
Au milieu du XVIIIe siècle, alors que l'Europe des Lumières célèbre la raison et le progrès scientifique, une série d'attaques mortelles dans une province reculée du Massif Central vient défier l'autorité royale et la rationalité naissante. La « Bête du Gévaudan » n'est pas un simple fait divers ; elle est un phénomène total. Entre le 30 juin 1764, date de la mort de la première victime officielle, Jeanne Boulet [1], et le 19 juin 1767, jour où Jean Chastel abat un animal identifié comme la Bête, la province déplore entre 88 et 124 morts selon les estimations.[2]
Cette étude vise à déconstruire les strates du mythe pour atteindre la réalité historique. Comment une attaque de canidés a-t-elle pu ébranler le trône de Versailles? Quel rôle a joué le « Courrier d’Avignon » dans la dramatisation des faits ? Enfin, que révèlent les autopsies sur la véritable nature de l'animal?
En 1764, la France sort humiliée de la Guerre de Sept Ans (1756-1763). Le Traité de Paris a scellé la perte de la Nouvelle-France et affaibli le prestige de Louis XV. Dans ce contexte, l'incapacité du Roi à protéger ses sujets sur son propre territoire devient une affaire d'État. Les journalistes étrangers, notamment anglais, utilisent la Bête comme une métaphore de l'impuissance française .
Le Gévaudan (actuelle Lozère) est caractérisé par un relief granitique accidenté, des tourbières (les « sognes ») et un climat rude. L'habitat est dispersé, obligeant les populations vulnérables (femmes et enfants) à garder les troupeaux loin des villages. C'est cette structure socio-économique qui fournit à la Bête ses proies : l'analyse des victimes montre une prédominance écrasante de jeunes bergers, souvent armés de simples bâtons munis d'une lame (baïonnette sur hampe) .
Les attaques se distinguent par leur audace (en plein jour, près des habitations) et leur brutalité spécifique (décapitations fréquentes, attaques à la gorge). Contrairement aux loups communs (Canis lupus) qui attaquent généralement le bétail, la Bête du Gévaudan manifeste une anthropophagie stricte. Jean-Marc Moriceau qualifie ce comportement de « déviance prédatrice ».[2]
Le Loup (Canis lupus) : C'est l'hypothèse la plus probable, soutenue par la majorité des historiens. La population de loups en France est alors estimée à 20 000 individus.[2] La multiplicité des attaques suggère l'action de plusieurs loups ou meutes spécialisées.
L’Hybride Chien-Loup : Le rapport Marin (1767) décrit un animal aux caractéristiques ambiguës (tête monstrueuse, pelage rougeâtre, barre noire sur le dos).[3] L'hypothèse d'un hybride (croisement avec un Mâtin ou un chien de guerre) expliquerait la taille et l'absence de peur de l'homme.
L’Hyène : Souvent évoquée par la presse de l'époque et renforcée par certaines descriptions (rayures, dos voûté), cette hypothèse est rejetée par les zoologues modernes, une hyène ne pouvant survivre aux hivers du Gévaudan .
La monarchie déploie des moyens considérables, suivant une escalade graduelle :
La Militarisation (Capitaine Duhamel) : L'envoi des Dragons (Volontaires de Clermont-Prince) se solde par un échec. Les battues bruyantes dispersent les loups sans les tuer, et la présence militaire épuise les ressources locales.[4]
L’Expertise (Les Denneval) : Les louvetiers normands, malgré leur tableau de chasse impressionnant, échouent à leur tour, méprisant le terrain et les témoignages locaux.[5]
La Propagande (François Antoine) : Le Porte-Arquebuse du Roi abat un grand loup en septembre 1765 à l'Abbaye des Chazes. L'animal est empaillé et présenté à Versailles. Officiellement, la Bête est morte. Mais les attaques reprennent quelques mois plus tard .
C'est finalement une initiative locale qui met fin au carnage. Le 19 juin 1767, Jean Chastel, un paysan du terroir, abat un animal lors d'une chasse au Mont Mouchet.
L'autopsie réalisée par le notaire Roch Étienne Marin est cruciale. Le rapport mentionne la présence d'une épaule d'enfant dans l'estomac de l'animal, prouvant son anthropophagie.[3] La description physique détaillée dans ce rapport (tête large, pattes courtes, pelage rouge et noir) alimente encore aujourd'hui les débats sur l'identification exacte de l'animal (loup atypique ou hybride) .
La Bête du Gévaudan incarne le point de friction entre la culture orale paysanne et la culture écrite administrative. Elle a prospéré sur la misère rurale, l'inadaptation de l'administration royale aux réalités locales et la naissance du sensationnalisme médiatique. Si l'animal était biologiquement mortel, le « Monstre », lui, était une construction sociale qui a permis à une société en crise d'exorciser ses peurs.
Bibliographie Sélective
Moriceau, J.-M. Histoire du méchant loup : 3000 attaques sur l'homme en France. Fayard, 2007.
Smith, J. M. Monsters of the Gévaudan: The Making of a Beast. Harvard University Press, 2011.
Rapport Marin (1767), Archives Départementales du Puy-de-Dôme.
Campagne, F. La Bête du Gévaudan : Loup, loup-garou ou tueur en série?.